ABYSSA 2007
Conférence publique prononcée
par
Le Professeur GREKOU ZADI
Université de Bouaké
Sur:
<< L’Abyssa dans la modernité »
Grand-Bassam le 20 Octobre 2007
Il s’agit de porter notre réflexion sur «L'Abysse dans la modernité » : l’Abyssa qui est une fête à arrière-plan génésiaque organisée périodiquement ici a Grand-Bassam par le peuple Nzima Kotoko, et qui peut être interprétée comme l'avènement d'une nouvelle année impliquant une régénération du temps, voire du peuple Nzima Kotoko1 . En effet, ce n'est pas à vous que j'apprendrai que cette communauté de l'aire Kwa est une civilisation de l'oral remarquable par sa pratique de la critique comme source et condition de santé et de progrès. En tant qu’institution dudit peuple, l' Abyssa est par conséquent l'instance de socialisation et de contrôle du pouvoir par le biais de chants-canons à l'instar du Wassan Kara chez les Hawsa du Niger: chanter pris ici au sens de « tirer à bout portant» sur la société civile pour qu'elle gouverne convenablement ; c'est-à-dire dans le sens de l'équité. En fait, ce théâtre qui s’identifie avec l'expression même de la satire est l'émanation même de la volonté du peuple. Car, c'est la démocratie elle-même qui, comme deux fois en Grèce antique, invite ici une fois par an les poètes, entendons, les Ezôrnlè, à moquer le fonctionnement de la dite démocratie. Parce que ces critiques sont politiquement nécessaires à son bon fonctionnement.
L'univers de l'Abyssa est donc un monde de la parole, et ce, à plusieurs niveaux. Tout est occasion de discourir à telle enseigne qu'il s'établit toute une série d'actes de communication dont les deux protagonistes - les émetteurs (les Ezômlè) et le receveur (le peuple Nzima) - appartiennent à la même communauté linguistique pour être définis comme les usagers effectifs d'un même et seul code embrassant les mêmes signes.
Or donc, si l'on observe que les substantifs « parole» et « verbe» possèdent parfois la même acception, il n'en demeure pas moins cependant que la parole sert à caractériser l'expression intérieure et extérieure de la pensée. En revanche, le verbe serait le principe d'origine divine qui a favorisé l'éclosion de la parole et sans lequel on ne peut parler de langage. Et, comme au commencement fut le Verbe, force est d'admettre qu’il « établit un rapprochement entre l'homme et son Dieu, en même temps qu'une liaison entre le monde objectif concret et le monde subjectif de la représentation2 ».
Voilà pourquoi, le concept de modernité appliqué à un mythe ancien comme l'Abysse doit s'entendre en un double sens. L'Abyssa est d'abord moderne en son époque par référence aux autres mythes contemporains et / ou prédécesseurs. Après Abla Pokou, mythe fondateur du peuple baoulé, Srèlè, mythe de la philosophie de l'art bété, Maieto, qui est la charte de référence de la société bété, au plan rituel, l’Abyssa innove, explore les facettes de la société; elle fait un peu scandale, serait¬-on enclin à dire.
Mais, en même temps il se trouve que, par là, ce mythe rejoint par divers traits notre époque à nous; le fait est que les écrivains ou hommes de culture d'aujourd'hui reprennent et renforcent beaucoup des tendances qui, depuis les temps immémoriaux, avaient tant surpris. Pensons aux Dionysies et aux Lénéennes de l’Antiquité grecque: la satire des hommes en vue, pour ne pas dire les personnalités ! Dans ces conditions, l'Abyssa ou Kundum est alors moderne au sens absolu de l'expression.
Mais le second sens ne se découvre dans toute sa force que lorsque l'on a pleinement mesuré la portée du premier. En effet, la nouveauté des orientations que les organisateurs n'ont de cesse de donner à ce théâtre, ne se dégage en fait que par rapport aux autres mythes génésiaques à travers la valeur du verbe: un théâtre d'idées où la critique prend la première place en vue d'une catharsis qui entraîne avec elle une sorte de palingénésie ou renouveau.
On peut dire que chez les Nzima, tout comme chez Euripide, le mythe que les premiers mettent en scène se colore volontiers des couleurs du présent. Il importe de relever comment l'échange s'établit, presque constamment entre l'expérience des acteurs et le mythe mis en scène. On dirait que la réalité qui l'entoure pénètre partout les données mythiques et leur prête leur forme, tandis qu’inversement le mythe revêt un sens vivant pour les spectateurs du temps.
Rien d'étonnant alors à ce que notre axe de pensée soit greffé sur les trois points suivants:
1) la signification du mythe d'Afoakyé sous-tendant la conception de la parole dans la pensée mythique Nzima et les caractéristiques de l'Abyssa comme symbolique de régénération. A savoir ses origines et le concept.
2) Les différentes fonctions dudit mythe.
3) L 'Abyssa, instance de socialisation.